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  • Photo du rédacteurClément Martin

Une jeune planète : "La planète sauvage" a 50 ans.

Dernière mise à jour : 19 déc. 2023




Le dimanche 26 novembre dernier, le 20e Carrefour du cinéma d'animation nous a encore gratifié d'une soirée remarquable avec la présentation de la planète sauvage par Xavier Kawa-Topor et Fabrice Blin, auteurs du livre "L'Odyssée de la Planète sauvage", accompagné de Jean-Gaspard Páleníček écrivain, traducteur et curateur franco-tchèque qui a également participé aux recherches sur ce film en Tchéquie.


Xavier Kawa-Topor, Fabrice Blin et Jean-Gaspard Páleníček nous présente l'histoire de ce long-métrage. Photo Clément Martin


Présentation du livre "L'odyssée de la planète sauvage"


Nos trois intervenants nous ont raconté l'objet du livre sur la genèse du long-métrage d'animation "La planète sauvage" réalisé par René Laloux, prix du Jury à Cannes en 1973.



Ils nous ont plongé dans cette genèse avec une abondante illustration, photos d'époques, dessins préparatoires de Roland Topor, éléments de Story Board; autant de témoignages des relations entre René Laloux et Roland Topor, mais également avec les équipes tchèques qui ont fait le film à Prague dans les studios Jiří Trnka héritier de la longue tradition de cinéma d'animation tchèque et du cinéma d'Etat Tchécoslovaque qui a pris un essor international après la deuxième guerre mondiale.


René Laloux sur un dessins de la planète sauvage -source photo : https://capricci.fr/wordpress/product/lodyssee-de-la-planete-sauvage/


La tchécoslovaquie terre d'animation


Dès 1945, Jiří Trnka fonde avec Eduard Hofman et Jiří Brdečka un studio d'animation appelé Bratři v triku. Un jeune animateur Josef Kabrt travaille dans ce studio sur les films Le Diable à ressorts(1946) et le cadeau (1946) (1).

Le genre cinéma d'animation convient au régime communiste et on assiste à la naissance d'un cinéma d'Etat aux nombreuses productions.


Dès 1946, Jiří Trnka remporte le Grand Prix international du dessin animé pour "Les animaux et les gens de Petrov", et Karel Zeman gagne le Grand Prix international du scenario de court métrage avec "Rêve de Noël". Jiří Trnka remporte l'année suivante le Premier Prix du festival du film d'animation de Paris en 1947 et il est de nouveau primé au Festival de Venise 1948 pour son premier long métrage : l'Année tchèque (Špaliček).


A partir de 1955, à l'occasion d'un voyage culturel autour du cinéma en Tchécoslovaquie, l'équipe des journées du cinéma est en contact directe avec ces réalisateurs tchécoslovaques (2). Les tchèques sont présents un an plus tard aux premières journées internationales du cinéma d'animation à Cannes en 1956 (3). Pour la première fois des réalisateurs tchécoslovaques, russes, français, américains se rencontrent et découvrent leurs travaux respectifs un festival dédié au Cinéma d'animation. C'est le début d'un mouvement qui se prolongera pour aboutir en 1960 à la création de l'Association Internationale du Film d'Animation toujours active aujourd'hui.

C'est dans ce courant porteur que le cinéma d'Etat Tchécoslovaque fait sa promotion et son marketing pour se développer à l'international.



Couvertures de catalogues Tchécoslovaque à la fin des années 50. - Collection Geneviève et André Martin


Les relations avec la France sur le cinéma sont très étroites avec des associations comme "Paris- Prague" qui font la promotion du cinéma Tchécoslovaque où l'on retrouve André Martin, Marcel Martin, Chris Marker et d'autres personnalités marquante de l'époque sur le cinéma et le cinéma d'animation.


Couverture du Numéro 9 de Paris-Prague paru en 1957 ou 1958 consacré au cinéma Tchécoslovaque. Collection Geneviève et André Martin


Le cinéma d'animation tchécoslovaque se développe de plus en plus à l'internationale en proposant des prix attractifs pour des films d'animation destinés à la télévision. C'est ainsi que 13 épisodes de Tom and Jerry seront réalisée à Prague au studio Rembrant au début des années 60 pour les Etats-Unis !

A partir de la fin des années 50 le studio Bratři v triku travaille avec Jean Effel sur le long-métrage d'animation "La création du monde" qui sortira en 1962. Josef Kabrt participe à ce film. Il s'est rendu à Paris en 1958 pour rencontrer Jean Effel avec Eduard Hofman et Adolf Hoffmeister (4).


L'odyssée de la planète sauvage


Quand René Laloux commence travailler avec le studio tchèque, c'est avec une équipe chevronnée dirigée par Josef Karbt qui travaille sur des films d'animation depuis plus de 20 ans dans le studio Bratři v triku et qui a déjà l'expérience de production d'un long-métrage en coproduction avec la France avec "la création du monde". René Laloux doit composer et s'imposer en tant que réalisateur auprès de Josef Kabrt mais doit aussi gérer des échanges plus ou moins facile avec Roland Topor qui a des idées très arrêtées sur le film. La production du film commence à peine en mars 1968 que le printemps de Pragues éclate, suivi des purges associées à la répression des soviétiques. René Laloux croit le film perdu puis la réalisation reprend et l'odyssée continue.

Jiří Trnka meurt le 30 décembre 1969, le studio perd son Maître spirituel. Au générique, on voit que le studio de réalisation s'appelle "Jiří Trnka". Est-ce Bratři v triku rebaptisé Jiří Trnka ? (5).

Le film se fait non sans tensions et sort en 1973 en deux versions, une française réalisée par René Laloux et une tchécoslovaque avec pour réalisateur au générique ... Josef Kabrt.

Le film marque l'histoire du cinéma d'animation et influencera tout un cinéma dans les décennies qui suivront. Il obtient pour la première fois pour un film d'animation, le prix du Jury à Cannes et obtient un large succès populaire en salle.

René Laloux jure qu'il ne retravaillera plus avec les pays de l'Est .... ce qui ne l'empêchera pas de recommencer avec la Hongrie cette fois pour la production des Maîtres du temps. :-)


La planète sauvage - réalisation Renée Laloux - 72 mn -France-Tchécoslovaquie


Réalisation : René Laloux

Scénario : René Laloux, Roland Topor, d’après le roman Oms en série de Stefan Wul

Dessins originaux : Roland Topor

Graphisme : Josef Kabrt

Décor : Josef Vana

Image : Lubomir Rejthar, Boris Baromykin

Son : Jean Carrère, René Renault

Musique : Alain Goraguer

Chefs animateurs : Jindrich Barta, Zdena Bartova, Bohumil Sedja, Zdenek Sob, Karel Strebl, Jiri Vokoun

Montage : Hélène Arnal, Marta Latalova

Synchronisation : Hélène Tossy

Bruitage : Robert Pouret

Paysages sonores et effets spéciaux : Jean Guérin

Mixage : Paul Bertault

Production : Les films Armorial – ORTF – Cheskoslevensky Film Export, avec Vaclav Strnad et Simon Damiani, André Valio-Cavaglione

Distribution : Connaissance du cinéma

Studio d’animation : Studio Jiri Trnka et Kratky film à Prague

Sortie nationale : 6 décembre 1973

Voix : Tiwa / Jennifer Drake Terr / Eric Baugin Maître Sinh / Jean Topart Terr adulte, le commentateur / Jean Valmont


Après ces passionnants échanges qui ont dépassé le temps prévu mais qui nous ont paru si court, on a pu voir le film qui nous raconte l'histoire des Draags, des géants bleus qui cohabitent sur la planète Ygam avec des petits êtres, les Oms. Vulnérables par leur petite taille, les Oms sont au mieux des jouets ou des esclaves pour les Draags au pire, ils sont persécutés voir exterminés.


Roland Topor : un univers graphique remarquable


Roland Topor artiste et créateur polymorphe a réalisé tous les dessins préparatoires du film. S'il n'a pas participé à la production du film nos intervenants nous ont montré qu'il est intervenu notamment avec des commentaires parfois un peu tranchant sur le story board. Il avait déjà collaboré à deux reprises à des courts-métrages réalisés par René Laloux.

Roland Topor a ainsi créé un univers graphique remarquable aussi fantastique qu'onirique et mystérieux. On y distingue de multiples influences avec :

  • Des chimères qui nous rappellent l'œuvre médiévale de Jérôme Bosch;


Chimère rappelant l'œuvre de Jérôme Bosch - image https://capricci.fr/wordpress/product/lodyssee-de-la-planete-sauvage/

  • Une flore étrange tantôt ronde et généreuse et avenante, tantôt hostile ;


  • Une faune surréaliste peuplée d'animaux géants étranges,


Monstrueux mollusque et un petit détail en bas à droite ... qui aura son importance. Image : https://www.ecranlarge.com/films/842748-planete-sauvage-la



Josef Kabrt et l'équipe du studio


La technique utilisé pour réaliser le film par le studio tchèque a été le papier découpé. Cette technique consiste à dessiner un élément d'une image, un personnage par exemple, puis à la découper et le colorer.

En répétant l'exercice on obtient une suite de "mots" qui permettent ensuite de composer la "phrase" qui constitue une scène.


Exemple de suite de papiers découpés permettant moins d'une demi-seconde d'animation- Source image : https://capricci.fr/wordpress/product/lodyssee-de-la-planete-sauvage/


Les studios tchèques ont non seulement respecté le caractère original des dessins de Topor mais l'on sublimé en en animant les composants. René Laloux a rapidement validé l'usage de cette technique pour la réalisation du film qui met si bien en valeur le travail graphique de Roland Topor.


Dessin préparatoire de Roland Topor - source https://www.2dgalleries.com/art/la-planete-sauvage-198907


Image du film. On voit ici la fidélité aux dessins préparatoires de Roland Topor. - source https://www.vagabond-des-etoiles.com/cinema/la-planete-sauvage-rene-laloux/


La musique


La musique vient compléter cette création avec les compositions originales et innovantes d'Alain Goraguer. Alain Coraguer, décédé en cette année 2023, est un pianiste qui vient du jazz connu aussi comme arrangeur de la variété française (Vian, Gainsbourg, Ferrat)(6). Il a déjà composé la musique de deux courts-métrages de Laloux et Topor (Les Temps morts, 1964 ; Les Escargots, 1965).

Cette fois-ci le compositeur puise dans la musique électronique de son temps avec des synthétiseurs planants, des claviers électriques et des flûtes qui nous enveloppent d'un son suave, des guitares électriques au son chaud des amplificateurs analogiques de l'époque et des batteries et des basses qui rythment et tendent le propos musical. On pense aux premiers Pink Floyd ou à Tangerine dream.

N'oublions pas que le film est coproduit par le service de la recherche de l'ORTF fondé par Pierre Schaeffer en 1960. Pierre Schaeffer au sein de son service a non seulement encouragé constamment le cinéma d'animation à commencer par André Martin et Michel Boschet au tout début du service (7) au sein du "groupe de recherche image" mais également la recherche sur la musique concrète et la musique électronique au sein du "groupe de recherches musicales". On peut imaginer qu'il y a eu une certaine porosité entre le GRM et Alain Coraguer dont la musique se démarque des deux précédents courts-métrages.

Les compositions d'Alain Coraguer complètent un ensemble qui nous transporte dans cette planète sauvage et nous emporte dans certaines rêveries psychédéliques ou autre expériences surréalistes du film.


Hommage à Alain Coraguer - Image : https://www.reddit.com/r/criterion/comments/113rofv/rip_alain_goraguer/?rdt=61434 - Serge Gainsbourg, un draag, Alain Goraguer, Jacques Brel et Michel Legrand, d'après une photo originale de Jean-Pierre Leloir/Gamma-Rapho 1960.


Une parabole sur l'humanité


Les situations du film et les allégories qui le peuplent nous plongent dans une parabole sur l'humanité. L'oppression des Oms par les Draags résonnent avec tous les conflits idéologiques de la fin des années 60. Le film évoque un univers Orwelien où se décide facilement l'oppression.



Dans cette parabole, on retrouve les préoccupations de l'époque qui résonnent encore aujourd'hui : exterminations d’un peuple, divisions et conflits, conquête de l’espace, progrès de la science.

C'est grâce au partage de la connaissance et à la technologie qu'une issue sera trouvée et que pourra s'achever cette oppression.


Apprentissage de la connaissance chez les Draag. - source Image https://capricci.fr/wordpress/product/lodyssee-de-la-planete-sauvage/


Le roman de Stefan Wul avec sa trame scénaristique rêvée, le génie graphique de Roland Topor, le savoir-faire volontaire et intrusif de Josef Kabrt et de son équipe, la musique de Alain Coraguer et l'obstination de René Laloux nous ont donné ce chef d'œuvre intemporel qui a maintenant 50 ans et qui a conservé toute la jeunesse de la planète sauvage.


A voir et revoir dès que c'est possible dans une salle de cinéma ou avec le livre et le DVD paru pour les 50 ans de cette planète.


On peut voir une bande annonce sur https://www.youtube.com/watch?v=ZkIAkDsiUoo


Notes :

(1) Je n'ai pas (encore) trouvé de générique complet de ces films mais le lien suivant mentionne Josef Kabrt comme animateur https://mubi.com/fr/cast/josef-kabrt

(2) voir Genèse du festival d'Annecy 3e partie : Des journées internationales pour le cinéma d'animation par Clément Martin - https://www.gamca.info/post/genèse-du-festival-d-annecy-3-des-journées-internationales-pour-le-cinéma-d-animation

(3) A partir de 1960, les Journées Internationales du Cinéma d'Animation se tiendront à Annecy.

(4) L'année Trnka par André Martin dans Paris Prague no 9 p3

(5) Information à confirmer.

(6) Alain Goraguer, mort d’un compositeur discret par Thierry Jousse Publié le 15 février 2023  https://www.lesinrocks.com/musique/alain-goraguer-mort-dun-compositeur-discret-538319-15-02-2023/

(7) La place d'un "septième arts bis" au sein du service de la recherche : Martin et Boschet deux hermès de l'animation par Amandine Bertin dans Des Mondes possibles - Le service de la recherche de la télévision française et le cinéma d'animation. INA Editions 2022 sous la direction de Sébastien Denis



Pour en savoir plus :


  • L'Odyssée de "La Planète sauvage" - Xavier Kawa-Topor, Fabrice Blin - Capricci

  • Les sons de la science-fiction dans La Planète sauvage de René Laloux (1973) - Aurélie Huz Dans Sociétés & Représentations 2020/1 (N° 49), pages 211 à 219 Éditions Éditions de la Sorbonne

  • "René Laloux, Le Maître du genre" - par Xavier Kawa-Topor dans la revue Blink Blank no 5.

  • "La Planète sauvage", comment ce film de science-fiction français a révolutionné le cinéma d'animation ? par Yann Lagarde avec intervention filmée de Xavier Kawa-Topor. https://www.radiofrance.fr/franceculture/la-planete-sauvage-comment-ce-film-de-science-fiction-francais-a-revolutionne-le-cinema-d-animation-2815329

  • Passé, Présent, Futur - La science-fiction dans les films d'animation du Service de la Recherche par Sébastien Denis p127-137 dans Des Mondes possibles - Le service de la recherche de la télévision française et le cinéma d'animation. INA Editions 2022 sous la direction de Sébastien Denis


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