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  • Photo du rédacteurClément Martin

Le cinéma sans caméra ou la rencontre des structures.

Dernière mise à jour : 7 févr. 2023

André Martin (1925-1994), distinguait le cinéma "de synthèse et de total contrôle" qu'est le Cinéma d'Animation, du Cinéma classique : "un art d'enregistrement".

Le cinéma sans caméra en est une manifestation les plus aboutis tant cette apparente liberté est souvent créée à partir d'un appariement rigoureux entre chaque image et la segmentation de la durée du discours musical : la mesure.


L'invention du cinéma sans caméra


Len Lye (1901-1980), sculpteur et réalisateur de films d'animation avant-gardistes et expérimentaux néo-zélandais, a inventé le cinéma sans caméra ... en 1935 avec un film magnifique : Colour Box.

Photographie : Len Lye https://expcinema.org/site/en/wiki/artist/len-lye


Pour être tout à fait exacte le peintre, sculpteur et réalisateur futuriste italien Arnaldo Ginanni Corradini (1890-1982) a réalisé avec son frère Bruno Corradini entre 1910 et 1912 des courts métrages abstraits, en colorant directement le film non traité mais je n'en sais malheureusement pas plus et je ne sais pas si il subsiste une copie de ces films. (Si quelqu'un a des informations ou des images sur ce sujet je suis preneur.)

Et si on s'affranchie du support qu'est la pellicule alors l'inventeur est Emile Reynaud (1844-1918) avec son théâtre optique et ses pantomimes lumineuses (1892) avant même ... l'invention du cinéma.

Collection Geneviève et André Martin : Fac-similé d'une affiche Pantomimes lumineuses de 1892 datant de 1929.


Len Lye a réalisé Colour box en peignant, grattant et imprimant directement les images sur la pellicule, un court-métrage qui est au 7eme art, ce que le photogramme est à la création photographique. Il nous a offert une oeuvre digne des grands maîtres de l'abstraction ... mais animée ! Il a développé une approche inédite des rapports musique-images qui fait de lui l'incontestable précurseur du "clip musical" sur la musique "The Belle Creole" by Don Barreto and his Cuban Orchestra. Voir sur https://vimeo.com/28834678 (Copie de qualité moyenne).


Nouvelle découverte

Marco De Blois, conservateur et programmateur à la Cinémathèque Québécoise, nous a confinement informé sur Facebook de la mise en ligne de la mise en ligne par la Cinémathèque Française de "Surprise Boogie" d'Albert Pierru court- métrage d'Animation réalisé directement sur pellicule en 1956.

Image : Surprise Boogie d'albert Pierru - https://www.cinematheque.fr/article/876.html


Ce fût pour moi une nouvelle découverte dans l'innombrable et prolifique patrimoine de l'art du Cinéma d'Animation. Je n'ai pas encore assez lu et compris André Martin, ces catalogues précis et pointus mais parfois abscons pour un apprenti de l'histoire du Cinéma d'Animation.

Je remercie Marco De Blois et bien sûr la cinémathèque française pour cette découverte.


Un lien entre le maître Norman Mclaren et Steven Woloshen

Marco De Blois, dans son post évoquait " un lien entre le Maître Norman McLaren et Steven Woloshen".

Pour ma nièce Mathilde qui a également débusqué ce bijou de "Surprise Boogie" et pour tous ceux qui veulent découvrir ou redécouvrir cet univers créatif et expérimental, nous allons préciser ce lien en revenant sur les courts métrages des ces trois réalisateurs où la liberté intuitive, synthétise le lien entre l'image et la musique.


Norman McLaren (1914-1987)


Ce réalisateur écossais de films d'animation est considéré et reconnu comme un maître absolu de l'animation mondiale. Il a fait ses études aux beaux-arts de Glasgow et s'est rapidement consacré au cinéma puis au cinéma d'animation avant de partir pour New York en 1940. Il y trouve un emploi dans dans une société de films industriels. Son ambition était "de faire des films abstraits pour interpréter l'esprit de la musique".


John Grierson (1898-1972), qui dès 1928 avait accompagné Len Lye avec la London Film Society dans son premier film d'animation "Tusalva" sorti en 1929 , vient de fonder l'Office Nationale du Film à Ottawa. Il a pratiquement kidnappé Norman McLaren au grand dam de son employeur en l'assurant d'une liberté de création. L'immense Norman McLaren va pouvoir illuminer le cinéma d'Animation au Canada à l'ONF pendant plus de 40 ans.


André Martin a suivi les travaux de Norman McLaren avec assiduité et passion. Il a réalisé ce qui est une des premières filmographies complètes en 1958 de ce créateur hors norme dans une série de 3 articles dans les cahiers du Cinéma où il a également analysé son œuvre. Cahiers du Cinéma no 79, 80, 82 (Janv., Fév, Avril 1958).

Collection Geneviève et André Martin :

  • maquette du titre de l'article 1ere partie Les cahiers du Cinéma no 79 - Janvier 1958

  • Titre de l'article 1ere partie Les cahiers du Cinéma no 79 - Janvier 1958 avec un dessin de Norman McLaren.


1949 Caprices en couleurs (Begone dull care) - ONF - Canada - 7mn

Réalisation Evelyn Lambart et Norman McLaren.

Musique Oskar Peterson trio.

Images :

  • Collection Geneviève et André Martin : Norman McLaren et Evelyn Lambart travaillant directement sur la pellicule pour begone dull care. Ils peignaient 4 ou 5 secondes puis les visualisaient avec la bande sonore. Si ça n'allaient pas ils repeignaient et procédaient à différents essais afin d'obtenir le synchronisme et l'effet attendu.

C’est à l’entracte d’un concert à l’Esquire Show Bar de Montréal que Norman Mclaren a rencontré Oscar Peterson et lui a proposé de réaliser un film abstrait sur sa musique. Oscar Peterson, après avoir vu « Dots loops » et « Star and stripes » à l’Office National du Film, a accepté avec enthousiasme de collaborer à ce projet.

Le film suit la forme de la sonate avec deux rythmes rapides séparés par un motif lent. Cette forme musicale intéressait particulièrement Norman McLaren et il l'a utilisé dans plusieurs de ses films.


L'illustration suivante montre l'intérêt que Norman Mclaren portait aux formes musicales en en illustrant et en en commentant une série pour le Journal Musical Canadien en 1960 . Les textes sont de Marthe Blackburn, réalisatrice et épouse de Maurice Blackburn un compositeur qui a collaboré avec Norman McLaren .(Ca amusait beaucoup ma mère que quelqu'un qui s'appelle "Blackburn" ne parle pas anglais :-) )

Images collection Geneviève et André Martin : 1960 03 25 JMC Musical Chronicle Vol 2 No 4 Sonate


Pour interpréter la musique du film, O. Peterson était accompagné d'un contrebassiste et d'un batteur.

Images :

Dans le premier mouvement O. Peterson nous emmène au piano dans un rythme endiablé accompagné par une contrebasse et une batterie.

Différents thèmes visuels sont utilisés :

  • Lignes blanches agitées et grattées sur fond noir qui se fondent avec le jeu d'O.P. dans le registre grave du piano.


  • Défilés de motifs continues ponctués par l'apparition de formes synchrones avec la contrebasse ou la batterie.

  • Formes blanches sur fond noir en phase avec le piano.


Le deuxième mouvement est un mouvement lent. "comme le film est plutôt fatiguant, je voulais apporter une sorte de respiration" (N. McLaren Octobre 1975 Revue Séquences p47). Des lueurs et des traits pales évoluent sur un fond noir dans des danses volatiles.


Le troisième mouvement s'emballe à nouveau reprenant les thèmes musicaux et certaines images du premier mouvement.

1956 Surprise Boogie - réalisation Albert Pierru. France 4mn 45


Albert Pierru (1920-1985) est un émule de Norman McLaren dont il apprit la technique du film dessiné sur pellicule. Il nous offre ici un petit bijou sur une musique originale de Robert Cambier qui n'est pas sans rappeler celle d'Oskar Peterson sur caprices en couleurs.


Parmi les effets très proches de ceux obtenus par Evelyn Lambart et Norman McLaren, on y trouve des touches plus personnelles comme ces petits personnages schématiques animés trompettiste, tromboniste, pianiste fumant une cigarette en jouant, danseuse avec jupe banane ou encore ces cordes vibrantes de contrebasse qui s'immiscent dans des successions de formes abstraites originales dont certaines rappellent la peinture abstraite contemporaine, fusion animée d'un Joan Miró et d'un Paul Klee.

Abstractions rappelant Paul Klee ou personnages schématiques animés nous immergent dans le boogie. Images : https://www.cinematheque.fr/article/876.html


On remarque aussi des partitions de l'image en mosaïques animées et synchrones.


Steven Woloshen (1960-)


Steven Woloshen inspectant la pellicule à L’Office National du Film du Canada. Novembre 2016 photo Stéphane Dreyfus : https://film-animation.blogs.la-croix.com/steven-woloshen-lanimation-avec-les-mains-mais-sans-camera/2016/11/28/


J'ai pu découvrir Steven Woloshen et ces court-métrages, grâce un autre passionné du Cinéma d'Animation : Alexis Hunot (http://www.zewebanim.com). Il nous a offert une très belle présentation lors de la PIAFF 2019 en présence du réalisateur. S. Woloshen a souligné l'importance de la musique dans ces films. " Je fais des films avec les musiques que j'aime". Nous avons pu savourer ainsi de nombreux court-métrages sur ces musiques parmi lesquelles celles du Vienna art Orchestra (Bru ha ha ! 2002), de Jimmy Hendrix (Curse of the Vodoo Child 2005), Dave Brubeck (Take Five 2003).


Mais Steven Woloshen en plus d'être un créateur remarquable est également un personnage de roman et son vécu nous offre la trame d'un beau scénario de film !

Durant ces discussions à bâtons rompus entre Steven Woloshen et Alexis Hunot, je me suis posé la question pourquoi l'auteur avait systématiquement son pack de jus d'orange à la main ... Il avait décidément très soif pour ne pas s'en séparer ! En fait il s'agissait de l'instrument qui lui permettait de réaliser des films dans la voiture où il travaillait en tant que chauffeur d'acteurs sur les grosses productions au Canada ! Cette boîte lui permet de peindre directement la pellicule contenue dans ce boîtier. C'est avec ce boîtier que notre créateur a entièrement réalisé le film "1000 plateaus" (2014) dans cette voiture. D'un côté il y avait la grosse machine industriel du cinéma et ses plateaux de tournage, de l'autre l'artisan qui créait une œuvre magnifique en attendant de conduire les stars d'un point à un autre. Une belle histoire pour un bon scénario d'un film narratif et concret. :-)

Photographie Clément Martin : Alexis Hunot anime un échange avec Steven Woloshen le 21/09/19 lors de la 12e édition du Piaff. Steven Woloshen tient à la main l'instrument qui lui a permis de réaliser "Mille Plateaus".


2003 Cameras Take Five - Réalisation Steven Woloshen- Canada -3mn



Le morceau de jazz de Dave Brubeck Quartet, Take Five, est le point de départ de cette interprétation visuelle abstraite réalisée par peinture sur la pellicule. Cette musique a été composée par le saxophoniste du groupe Paul Desmond.

Take Five est joué en Mi bémol Mineur avec des mesures de 5/4 (4 noires et 2 doubles-croches entrecoupées de silences). Le rythme à cinq temps est original et innovant pour le Jazz de l'époque.


Structures musicales et séquences animées

Le film est la musique est décomposable en 8 parties distinctes ( Il y en a 10 dans le morceau original cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Take_Five ). C'est sur cette forme que c'est appuyé Steven Woloshen pour réaliser son films.


  • Partie 1 Intro : Batterie, piano et contrebasse installent le groove 5/4 avec l'ostinato de deux accords : Mibm - Sibm7 x8.

Générique des formes abstraites flash et crépitent sur un fond noir. Différentes entre

le début à la batterie et la suite avec le piano.

  • Partie 2 Section A : Mélodie au saxo de deux fois quatre mesures similaires. Mélodie : Ré-Mi-Mi-Si puis Ré-Mi-Si-Mi.

Des lignes courbes et des formes à base des segments s'étalent sur le fond noir

accompagnant la respiration du saxophone.

  • Partie 3 Section B : Pont musical au saxo de deux fois quatre mesures similaires. Mélodie : Do-Si-La-Sol puis Do-Si-La-Fa.

Ces lignes continuent leur ballet sur des fonds granuleux turquoises et bleus. Un fond

vert ponctuant brièvement pour marquer la fin de cette partie.

  • Partie 4 Section A' : Mélodie : Ré-Mi-Mi-Si puis Ré-Mi-Mi-Si.

Des formes se développent sur fond noir et reprennent leur ballet.

  • Partie 5 Section solo 1 : Solo improvisé au saxo.

Les formes se combinent sur fond noir avec quelques flashs rythmés des fonds précédents

et finissent par créer une structure.

  • Partie 6 Section solo 2 : Solo improvisé à la batterie.

La structure s'évapore laissant place aux flashs de formes sur fond noir qui accompagnent

le solo de batterie. Un fond vert partiel marque la fin de la partie

  • Partie 7 Section A' (Mélodie : Ré-Mi-Mi-Si x2) précédée de l'ostinato d'introduction (Mibm - Sibm7).

Formes qui évoluent sur fond noir.

  • Partie 8 Conclusion : Mélodie Si-Si-Mi (Mi persistant comme note finale)

Générique de fin finissant par nos souhaiter une bonne nuit sur la note finale.


Si l'improvisation et le hasard sont nécessaires étant donné la nature du matériau peint qui laisse peu de place au repentir à moins de recommencer une séquence d'image, un tel film nécessite une préparation soignée pour assurer un tel synchronisme et une telle osmose entre le mouvement des formes et les caractéristiques des instruments.

Et si vous adorez le cinéma sans caméra ...

L'expérimentation des techniques de cinéma sans caméra est aujourd'hui un exercice que pratiquent quelques jeunes réalisateurs qui quittent un moment l'ordinateur pour se consacrer à ces joies de l'analogique et de la matière.

Vous pouvez également visionner Liza du créatif et talentueux Bastien Dupriez avec ses danses abstraites sur une composition du même nom de George Gerswhin interprétée par Jean-Michel Pilc : https://vimeo.com/410922836?fbclid=IwAR16HlLj6Ukh9J0s47MpjJwiDFHPdvaJVR26ALRM56VE0Q193s4CieGWtZc



Ou encore voir ou re-voir Rainbow Dance de Len Lye (1936) sur une musique de Burton Lane, qui mélange prise de vue réelles et peinture directe sur pellicule. Len Lye a tourné avec de la pellicule noir et blanc dont il a fait un film couleur en ajoutant des images peintes au pochoir et en manipulant les trois matrices du système Gasparcolor. Le procédé Gasparcolor venait d'être développé en 1933 par la chimiste hongroise Dr. Bela Gaspar. La modernité et la fraicheur de ce film est tout simplement stupéfiante.


Ce court-panorama du cinéma sans-caméra rappelle ses capacités incroyables d'abstraction, de relations avec le mouvement et la musique et ce depuis un siècle maintenant. En espérant qu'il permettra à Mathilde de faire d'autres découvertes d'œuvres uniques à revoir bientôt (Cov-19 oblige) dans les musées d'art moderne et dans les salles qui projettent du cinéma expérimental et formaliste.

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